Norman Hurens  En Égypte comme en Tunisie, les observateurs soulignent la place importante des réseaux sociaux sur Internet dans la contestation des pouvoirs en place. Catherine Lacour-Astol, docteure en histoire contemporaine, analyse pour le Figaro.fr leur rôle à la lumière de l’Histoire.

LEFIGARO.FR. – Analysant le rôle des réseaux sociaux dans les événements en Égypte et en Tunisie, certains n’hésitent pas à parler d’une «révolution Facebook». N’est-ce pas tourner un peu vite le dos à l’Histoire que de dire cela ?

Catherine LACOUR-ASTOL. – De toute évidence, il y a eu des mobilisations et des révolutions avant la naissance de Facebook et Twitter ! On ne peut donc pas dire que les réseaux sociaux actuels sont à l’origine de la mobilisation. Ils en sont l’un des vecteurs.

Si l’on compare ce qui se passe en Égypte ou en Tunisie sur Facebook avec des phénomènes pré-Internet, comme celui de la Résistance en France pendant la Seconde Guerre mondiale, une similitude s’impose : le processus de mobilisation suppose la création d’une société contestataire. Sous l’Occupation, les pionniers de la Résistance s’engageaient à partir des cercles de sociabilité traditionnels : amis, famille, milieu professionnel, associatif, militant… Pour évoquer cette diffusion de l’engagement, Germaine Tillion a parlé de «toile d’araignée», un réseau social avant la lettre… Dans les deux cas, on retrouve cette idée de sociabilité.

En-dehors de leur fonction de sociabilité, les réseaux sociaux jouent-ils un rôle spécifique dans le processus même d’engagement ?

Fondamentalement, ils permettent de lever le doute sur l’isolement. Il faut bien comprendre que quand ils se sont engagés en 1940-1941, les pionniers de la Résistance étaient en permanence confrontés au doute. «Suis-je le seul à analyser comme je le fais la situation ? Suis-je le seul à vouloir agir ?» Ce doute ne les a pas empêché d’entreprendre mais a rendu nécessaire la rencontre avec autrui, pour s’assurer de la validité de leur engagement. Internet permet cela, il lève l’hypothèque de l’isolement : «Je ne suis pas seul».

Est-ce que le fait, pour les Tunisiens et les Égyptiens, d’être suivis dans le monde entier importe ?

Il est certain que la divulgation des événements donne une matérialité à la contestation. Ainsi lors du massacre d’Ascq, dans le nord de la France en 1944 : les résistants avaient été très sensibles au fait que cela ait été rapporté sur la BBC. Mais au-delà, je ne pense pas que les Tunisiens aient ressenti le besoin d’une reconnaissance de l’Occident pour mener leur révolution à bien. En revanche, le fait que l’information se diffuse à une si large échelle permet sans doute d’empêcher la négation du phénomène par les gouvernements et l’étouffement d’une volonté de libération. Mais il ne la crée pas.

Avec les réseaux sociaux, l’engagement est-il devenu un acte collectif ?

Non, pour s’engager il faut être intimement lié à la cause que l’on défend. A l’origine de tout engagement, il y a donc un cheminement individuel, une analyse de la situation et de ce qu’il faut faire pour aller contre. Pour la Résistance, c’est ce qu’on a appelé la «flamme» ou «l’esprit de résistance». C’est quelque chose qui est profondément ancré dans l’individu.

Analyser au contraire la mobilisation à l’aune exclusive du nombre de manifestants gomme l’individu, en prêtant à Internet des vertus mobilisatrices qui réduiraient à néant son cheminement intérieur. Donner un tel rôle à Internet peut être dangereux, car cela suppose que l’opinion est aisément mobilisable, donc manipulable à loisir.