Il faut réinventer le «pacte fondateur» qui avait permis de tourner le dos à la grande dépression des années 1930, selon le professeur Robert Reich.

Norman Hurens  L’avidité des banquiers, la négligence des autorités publiques chargées de les superviser? De telles explications ne sont que l’écume des choses. Les vrais responsables, ce sont les pauvres. Ce sont eux qui ont conduit l’économie américaine à son déraillement en 2008. Et ce sera encore leur faute si les États-Unis, mais aussi l’Europe, n’arrivent pas à sortir de l’ornière. «Assommons les pauvres», recommandait Baudelaire. «Sans réduction des inégalités, pas de sortie de crise!», avertit avec plus de compassion Robert Reich en exergue de son livre, Le Jour d’après, qui paraît cette semaine en France chez Vuibert. Pour cet ancien secrétaire au Travail de l’Administration Clinton, professeur à l’université de Berkeley Californie et expert reconnu de la mondialisation, le séisme qui a ébranlé les économies développées est avant tout de nature sociale. Certes, les gouvernements du G20 ont réussi à empêcher que «la grande récession de 2008-2009» ne se transforme en «grande dépression», comme dans les années 1930. À grands coups de relance budgétaire et de distribution de liquidités par les banques centrales, ils sont parvenus à rectifier le «cycle économique». Mais le remède n’a en rien modifié la cause structurelle de la crise. Elle tient essentiellement à la distribution des revenus aux États-Unis (l’ouvrage ne traite que de l’économie américaine), de plus en plus inégalitaire avec la mondialisation et les nouvelles technologies.

Similitude frappante

Le parallèle entre les années 1920 et la décennie 2000 présente une similitude frappante. «La part du revenu total allant au 1% des contribuables les plus riches atteint un sommet à la fois en 1928 et en 2007, avec plus de 23% (du revenu national et seulement 10% dans les années 1950-1970)», constate Robert Reich. Il n’est pas le seul à faire cette comparaison. La semaine dernière, Dominique Strauss-Kahn citait cette même statistique, dans un discours à Singapour. Le directeur général du FMI s’inquiétait des déséquilibres de toute nature (sociaux, budgétaires et commerciaux) qui fragilisent plus que jamais, selon lui, l’économie mondiale. Ce n’est pas une question de morale, insiste le professeur de Berkeley, mais d’efficacité. Le problème ne découle pas de ce que «les riches vivent trop bien par rapport au reste de la population mais, paradoxalement, de la modestie excessive de leur train de vie». Ainsi, outre-Atlantique, 10 % de la population concentrent près de la moitié des revenus annuels et contribuent à 40 % des achats de consommation. Ce qui est énorme en soi, mais constitue une base trop étroite pour assurer la croissance de l’économie.

Robert Reich rend hommage à Marriner Eccles, aujourd’hui bien oublié, alors que ce banquier richissime a présidé la banque centrale américaine, la Fed, de 1934 à 1948, et fut l’un des principaux concepteurs du New Deal de Roosevelt. «La production de masse doit être accompagnée d’une consommation de masse, et cette consommation de masse implique à son tour une distribution des richesses – pas des richesses existantes, mais des richesses produites durant la même période – telle qu’elle assure aux hommes un pouvoir d’achat équivalent à la quantité de biens et services qu’offre l’appareil productif du pays», expliquait Eccles.

Division de plus en plus marquée

Ce «pacte fondateur», le constructeur automobile Henry Ford l’avait d’ailleurs mis en pratique bien avant, de façon que les ouvriers puissent acheter les voitures qu’ils produisaient. Pourquoi ne fonctionne-t-il plus? Robert Reich invoque la mondialisation et l’automatisation: «L’Internet, les communications par satellite et les conteneurs ouvrent aux entreprises un accès toujours plus facile à une main-d’œuvre à bas salaire dans divers pays du monde. Dans le même temps, les machines-outils à commande numérique, la robotique et les logiciels avancés offrent, dans nos propres pays, des substituts peu coûteux au travail humain.»

Il en résulte une division de plus en plus marquée au sein de la population américaine. D’un côté, les activités de proximité, de la restauration au bâtiment, de l’autre «les services hautement complexes (management, finances, technologies de pointe)» dont les talents sont recherchés mondialement. Les rémunérations de ces deux grands groupes divergent de plus en plus. Et «indéniablement, l’immigration a contribué à accentuer ces écarts», reconnaît l’ancien secrétaire au Travail de Bill Clinton, que l’on ne saurait accuser de populisme ni de protectionnisme. C’est d’ailleurs sa hantise. Il va jusqu’à envisager la victoire d’un «parti de l’indépendance», à l’élection présidentielle américaine de 2020, qui gèlerait du jour au lendemain toute forme d’immigration et de délocalisation, provoquant immédiatement «une chute de 50% du Dow Jones».

Les «mécanismes de secours» qui avaient permis de trouver une parade à la stagnation du pouvoir d’achat des classes moyennes depuis trente ans -80% de la population – sont désormais épuisés. La fuite en avant des ménages dans l’endettement, qui a été à l’origine de la crise bancaire de 2008, n’est plus de mise. Robert Reich préconise un «New Deal pour les classes moyennes». Il reconnaît que les échanges internationaux et la mondialisation compliquent ce pacte entre producteurs et consommateurs. Le débat politique majeur.