Norman Hurens  Les cybercafés égyptiens ne permettent plus de se connecter à Internet depuis hier au soir.

Cette mesure, effective depuis jeudi soir, vise à empêcher les internautes de s’organiser en vue de manifester contre le pouvoir. Les conséquences économiques de cette décision, sans précédent à l’échelle mondiale, sont imprévisibles.

C’est une triste première, par son ampleur, dans l’histoire de l’Internet : un pays au réseau très développé vient de couper tous les accès au web de sa population. Effective depuis jeudi soir en Egypte, la mesure a pour objectif d’empêcher les internautes d’utiliser mails et réseaux sociaux pour se fédérer et organiser des manifestations hostiles au pouvoir. Depuis le début de la semaine, des milliers de personnes descendent en effet chaque jour dans la rue pour crier leur mécontentement et tenter de faire valoir leurs droits. Durement réprimé, le peuple semble vouloir suivre l’exemple tunisien et demande le départ du président Moubarack. Reste à savoir si la coupure totale du net ordonnée par le gouvernement permettra de contenir la grogne populaire.

Selon certains observateurs, Internet avait jusqu’à présent joué un rôle clé dans la contestation. D’après les chiffres officiels, un quart de la population, soit 23 millions de personnes, avait un accès ponctuel ou permanent au réseau. Mais désormais, «environ 88% du réseau Internet n’est plus disponible en Egypte», a déclaré Rik Ferguson, expert sécurité pour Trend Micro, troisième éditeur mondial de solutions de sécurité à l’Agence France-Presse. Par aillleurs les antennes-relais situées dans les grandes villes et dans leur périphérie auraient également été coupées. Le trafic de tous les opérateurs mobiles serait donc interrompu. Le système de transmission des SMS aurait également été coupé.

Selon l’entreprise Renesys, spécialisée dans la surveillance d’Internet, les fibres optiques stratégiques qui relient l’Europe à l’Asie n’ont pas été mises hors service. En revanche, tous les particuliers, les entreprises, les institutions, les ambassades, les cybercafés qui étaient connectés via les quatre grands fournisseurs d’accès (FAI) égyptiens – Link Egypt, Vodafone/Raya, Telecom Egypt, Etisalat Misr – ne peuvent plus se rendre sur la toile. Et, a priori, aucune adresse internet égyptienne (.eg) ne fonctionne où que ce soit dans le monde. Sur la volonté du gouvernement égyptien, le pays est coupé du monde virtuel.

Le site de la bourse du Caire épargné

Renesys ne relève que quelques rares exceptions à cette mesure drastique. Le FAI Noor Groop disposerait encore de ses 83 «routes» égyptiennes (canaux permettant la diffusion et la réception de données numériques), soit parce que l’Égypte ne lui a pas demandé de suspendre ses protocoles, soit parce que la société s’y est refusée. A noter que l’Egyptian Stock Exchange (la bourse du Caire, très importante dans la région) utilise l’une de ces routes pour fonctionner. Le site est donc toujours accessible. Renesys s’interroge : «Le gouvernement égyptien a-t-il laissé Noor debout pour que les marchés puissent rouvrir la semaine prochaine?» Autre zone d’ombre, l’avenir global de l’économie égyptienne. Rien ne permet en effet d’anticiper les conséquences d’une brusque coupure de réseau sur une économie moderne. «Le système de paiement par carte bancaire, par exemple, dépend d’Internet pour valider les transactions: il est aujourd’hui impossible de payer dans un magasin égyptien en utilisant une carte de crédit», explique par exemple Rik Ferguson.

Une manœuvre de contrôle de cette ampleur est sans précédent à l’échelle mondiale. En Iran, lors des manifestations de 2009 contre la réélection du président Mahmoud Ahmadinejad, seuls l’accès aux réseaux sociaux comme Twitter ou Facebook avaient été rendus inaccessibles. Au moment des récentes émeutes, la Tunisie a également restreint l’accès à certains réseaux sociaux, sans pour autant couper totalement le robinet numérique. Jamais la Chine, qui surveille pourtant activement le réseau, n’avait mené une telle campagne. D’après les experts, seule la Birmanie avait déjà coupé temporairement l’accès au web. C’était en 2007 lors d’une vague de manifestation contre la junte militaire. Mais étant donné la taille du pays, l’ampleur du phénomène est difficilement comparable à ce qui se déroule en ce moment en Egypte.