Norman Hurens  Faute d’études à grande échelle, les spécialistes ont du mal à trancher sur les dangers des images en relief pour la santé. Et l’on reparle de principe de précaution.

Beaucoup de bruit pour rien? C’est le sentiment dominant après le communiqué de Nintendo ­déconseillant l’usage de sa prochaine console 3DS aux enfants de 6ans et moins et alertant les parents sur les risques des images en relief diffusées à la télévision et au cinéma. «La vue d’images 3D pendant une longue durée pourrait affecter négativement le développement de leurs yeux», explique Nintendo.

Risque réel ou affirmation gratuite? José-Alain Sahel, chef de service d’ophtalmologie à l’hôpital des Quinze-Vingts, est formel: «Il n’existe aucune preuve scientifique que les images en 3D soient dangereuses pour les yeux. D’ailleurs, leur effet concernerait plutôt le cerveau.» Même son de cloche aux États-Unis et chez plusieurs spécialistes européens: rien ne prouve que la technologie 3D puisse mettre en péril la vision des enfants. Tout au plus l’Académie américaine de pédiatrie recom­­mande de ne pas laisser les enfants de moins de 2ans regarder des écrans…

Nintendo en saurait-il plus que les spécialistes de la vision? Pour étayer ses informations, la firme japonaise cite un article intitulé Visual discomfort and visual fatigue of stereoscopic displays, publié par des chercheurs néerlandais en 2009 dans le Journal of Imaging Science and Technology. On peut en effet lire dans ce document, qui n’est pas une étude mais plutôt une compilation de diverses études, que «le système visuel des enfants présente un degré élevé de plasticité parce que son développement n’est pas fini avant l’âge de 7ans». Mais cette affirmation provient elle-même d’une autre source, comme l’atteste une note d’édition qui renvoie à un article signé par deux psychologues anglais et publié en 1999. Lequel article s’appuie lui aussi sur d’autres articles…

Principe de précaution

Pourtant, si rien ne vient confirmer les dangers des images 3D sur les enfants, rien ne prouve leur innocuité. Il vaut mieux respecter le principe de précaution, estime le Pr Michel Imbert, directeur d’études à l’EHESS, spécialiste en sciences cognitives et perception visuelle. «Personnellement, je ne mettrai jamais un enfant de moins de 6 ou 7ans devant un écran qui modifie les conditions de vision naturelles. Toute expérience visuelle pendant l’enfance a un impact sur la façon dont le système visuel se câble. Or, les connexions très sensibles du cortex cérébral, qui interprète la profondeur, peuvent être altérées par une expérience ­visuelle artificielle.»

Les expérimentations menées par ­Michel Imbert sur la perception visuelle l’ont convaincu: «Une exposition, même brève, à une vision monoculaire, par exemple si un œil est fermé, entraîne des troubles de l’acuité visuelle binoculaire. Si un jeune enfant n’a pas une ­vision binoculaire normale pendant sa croissance, il aura un déficit dans la perception de la profondeur.» Conclusion: «Il ne faut pas perturber la vision normale des enfants. Surtout sur une console de jeu, avec des images en mouvement produites par traitement. La perspective artificielle peut entrer en conflit avec la perspective naturelle. Personnellement, je pense qu’il faut maintenir un principe de précaution.»

Pour l’instant, les problèmes évoqués dans certains témoignages ne concernent que les adultes. Le magazine japonais Friday, qui a interviewé plusieurs personnes lors d’une présentation de la Nintendo 3DS à Tokyo, rapporte qu’un grand nombre d’entre elles ont ressenti des vertiges ou de la fatigue oculaire en essayant la console. L’auteur de l’article raconte qu’après avoir joué dix minutes il a commencé à avoir un peu le tournis. «Ça me faisait l’effet du mal de mer.» Une sensation que relativisent ses lecteurs: «Personnellement, je ressens la même chose quand je joue à un jeu d’aventures en vue subjective, signale l’un d’eux. Il suffit d’attendre un peu que mes yeux s’habituent.» D’ailleurs, la Nintendo 3DS dispose d’un curseur pour réduire l’effet 3D ou le désactiver.

Une personne sur quatre a du mal à regarder des films en 3D

Le cas des téléviseurs et des écrans de cinéma, évoqués aussi par Nintendo, serait moins problématique. «Le contexte est différent, observe Luc Saint-Elie, responsable de la communication et de la formation de Panasonic: avec un téléviseur, il y a peu de probabilité pour qu’un enfant regarde des images en 3D plus longtemps que la durée d’un film. On est loin des heures de jeu sur une console. En outre, le téléviseur ne représente pas la totalité du champ de vision, à la différence de l’écran de la console sur lequel l’enfant se concentre.»

Par mesure de précaution, les fabricants de téléviseurs signalent que la 3D peut provoquer des effets comparables au mal des transports, une sensation de désorientation ou de perte d’équilibre. Ces mises en garde concernent en priorité les personnes en mauvaise santé, qui sont particulièrement sensibles au mal de mer ou… qui ont trop bu. De son côté, l’association des ophtalmologistes américains estime qu’une personne sur quatre a du mal à regarder des films en 3D. Soit parce qu’elle ressent une fatigue oculaire, soit parce qu’elle éprouve des difficultés à percevoir le relief dans la vie quotidienne.

Pause de 30 minutes

Le problème serait le même pour la technologie 3D avec ­lunettes (comme sur les téléviseurs ­actuellement vendus) et pour la 3D sans lunettes (comme sur le futur téléviseur de Toshiba et sur la Nintendo 3DS qui sortira le 25 mars prochain). Dans le pire des cas, la 3D peut provoquer des maux de tête ou des vertiges. «Chez les personnes qui souffrent d’une mauvaise coordination entre vision et équilibre, les images en 3D peuvent accentuer des problèmes qui existaient auparavant, indique le DrSahel. Mais cela ne va pas créer de pathologie particulière. Tout au plus la révéler.»

En général, les industriels recommandent aux spectateurs de respecter une distance minimale pour regarder des émissions en 3D et d’effectuer une pause d’au minimum trente minutes après avoir regardé un film en relief ou joué à un jeu en 3D. En cas de sensation de malaise ou de fatigue, il suffit de cesser de fixer l’écran quelques instants. Si le problème persiste, il faut alors arrêter de regarder l’écran. Chez Panasonic, on indique qu’il n’y a jamais eu de plaintes de clients, même chez les distributeurs. «Il peut arriver que certaines personnes soient gênées, admet Luc Saint-Elie. Mais c’est le plus souvent une gêne momentanée. Il leur faut un temps d’adaptation.»

Pour y voir plus clair, l’Agence nationale de la recherche a lancé récemment un projet de recherche, «3D Comfort &Acceptance: Usage, confort et acceptabilité du relief», en partenariat avec des industriels et des ophtalmologues. L’objectif: identifier les populations à risque et étudier les conséquences des images 3D sur l’activité cérébrale. L’enjeu est de taille, à la fois pour les consommateurs et pour les industriels. Malgré des investissements astronomiques, les images en relief, censées révolutionner le cinéma, les jeux et la télévision, n’ont toujours pas connu le succès prévu